Des projets pour les sans-abris qui gagnent aux budgets participatifs à Paris, Rennes ou Grenoble. Un tournant solidaire ou nouvelle étiquette à (dé-)coller ?

Des abris pour les sans-abris à Paris, une bagagerie pour les SDF à Rennes et dans la capitale, un lieu d’accueil et, cette année peut-être, des camions-couchettes pour celles et ceux qui vivent dans la rue à Grenoble… le Budget participatif a pris un tour solidaire ces dernières années, dans les villes les plus expérimentées. Loin des projets-géraniums raillés ici ou là, ils marquent peut-être un tournant. Récit et analyse.

C’était un vœu ici, une critique là. Comment dépasser les projets de cadre de vie au budget participatif ? Depuis 2014 et le renouveau des BP en France, les porteurs de projet semblaient d’abord penser à leur quartier – si ce n’est à leur pas de porte. A l’exact opposé du « Nimby », les habitants déposaient en priorité des idées d’amélioration de leur environnement immédiat. Ici, une rue qu’on rend aux piétons, là des plantations pour reverdir l’espace public, ailleurs des équipements pour mieux circuler à vélo.

A Paris, le Budget participatif écrase la pauvrophobie

Jusqu’en 2016 à Paris. Cette année-là, la capitale -que certains me prient de ne pas citer à chaque intervention – plaçait en tête le projet « Des abris pour les sans-abris ». Comme un écho au centre d’hébergement du XVIème arrondissement qui avait déchaîné des harangues mal inspirées, les Parisiens votaient pour un projet solidaire et innovant. D’une manière éclatante, le budget participatif révélait que l’agitation « pauvrophobe » était, tout compte fait, très minoritaire.

A l’hiver 2018, les premiers abris pour les sans abris arriveront dans l’espace public. Ils ne seront pas nombreux. A la Ville de Paris, on expérimente. Mais ils ne manqueront pas de faire réagir. Déjà, ils laissent certains dubitatifs qui s’inquiètent de leur pérennité, voire de leur utilité.Il s’agira donc d’abris disposés dans l’espace public ou, pourquoi pas, dans les cours d’immeuble de copropriétés volontaires. Conçus par des designers, ils ressembleront à des igloos (venus des pôles et non du rayon camping de Décathlon). A coup sûr, ils marqueront l’histoire du Budget participatif et pas seulement parisien. J’y reviendrai plus tard.

 

Un atelier avec des citoyens autour du projet "des abris pour les sans-abris", projet issu du Budget participatif 2016 de Paris. (crédit : extrait d'un film de la Ville de Paris)

Un atelier avec des citoyens autour du projet « des abris pour les sans-abris », projet issu du Budget participatif 2016 de Paris. (crédit : extrait d’un film de la Ville de Paris)

 

Hébergement d’urgence en centre Vs dans la rue

Leur histoire, précisément, a démarré avec le BP 2016. A l’époque, les idées d’abris pour les sans-abris fusent. Une douzaines de collectifs et d’associations, préoccupées par le sort de ceux qui vivent dans la rue, veulent agir ici et maintenant. Cette position est a priori à l’opposé de la Mairie de Paris, pour qui lutter contre la grande précarité, c’est viser l’inclusion. L’hébergement d’urgence passe par des centres, pas par une solution dans la rue.

A cette conception s’oppose donc l’idée de solutions dans la rue même. Celle-ci ne manque pas de rappeler une image qui aura marqué les esprits à l’hiver 2006 : l’alignement des tentes d’Augustin Legrand, le long du Canal Saint-Martin, qui bouscula l’opinion. Depuis, celles-ci sont revenues entre Stalingrad et Jaurès et « logent » des migrants. L’image est moins saisissante, mais la misère est là, et souvent à même le sol, sur un bout de carton.

Le Budget participatif de Paris  : les projets pour les sans-abris 

  • BP 2017 : 8200 kits d’hygiène distribués par l’intermédiaires de maraudes au titre du projet « des abris pour les sans-abris », équipement numérique de la Cité du Refuge (Armée du Salut), véhicule de maraude médicale (Ordre de Malte).
  • BP 2015 et 16 : mise en œuvre des projets de bagageries et de rénovation des bains douches, votés en 2015 et 2016 (voir les exemples en lien)

Un courage politique certain 

Au regard de ces images, il faut reconnaître le courage politique de la Mairie de Paris. En menant une concertation avec les ONG, les associatifs, les grands précaires et les Parisiens, élus et techniciens savaient que ces discussions aboutiraient à une solution « dans la rue ». Ils savaient que cette solution, qu’on leur attribuera, ne résonnera pas comme une solution, qu’elle ne convaincra pas d’emblée. Après une période d’expérimentation, les premiers retours feront sans doute évoluer ce concept inédit.

Campagne pour Le Lîeu à Grenoble en 2017
Dans, les Alpes, pas d’igloo.

A Grenoble, c’est le collectif « Parlons-en »- qui soutient et accompagne les SDF – qui s’est lancé dans l’aventure du BP, l’an dernier. Il y a encore quelques années, le collectif disposait d’un lieu, « La Piscine », dans une ville voisine. Depuis plus rien. Et sans lieu, ni détour, Sarah, bénévole, explique qu’ils auraient sans doute squatté un lieu pour venir en aide à celles et ceux qui vivent dans la rue si leur « Lieu » n’avait pas remporté les suffrages des Grenoblois. 

Pour les SDF, une tentative. Sans conviction

L’idée de déposer au budget participatif n’a pas émergé de nulle part. Il y avait déjà l’idée. Le projet était là, une « Piscine » à faire renaître, à réinventer aussi. Le chargé de mission du BP a appelé, il a présenté le programme. « Apache », que certains appellent aussi Papache, parce qu’ils lui doivent d’être sortis de la rue, l’avoue, ils ont tenté. Sans conviction. Il faut bien le dire, le dialogue avec les institutions n’est pas forcément naturel. Ils sont sortis « des prises de contact à l’arrache-gueule » expérimentée ailleurs. « On n’a pas la même manière de parler. » 

Après 4 mois de campagne, le « Lîeu » est sorti premier des urnes grenobloises (physiques et électroniques). Le « Lîeu » doit accueillir des permanences sociales ou juridiques par exemple et, si ce n’est pour faire sortir des gens de la rue, le « Lîeu » doit faire en sorte qu’ils s’en sortent mieux. « Parlons-en » aimerait aller plus loin et faire que des gens d’horizons différents se parlent. Apache rêve d’y voir « un avocat de droite bosser avec un punk à chien« .

 

En campagne, dans la rue.

La campagne est dense à Grenoble, depuis le Forum des idées – où je me suis rendu à l’invitation de la ville – jusqu’à la Caravane des projets qui sillonnent les quartiers les week-ends, sans compter les mobilisations sur le terrain la semaine. Pour Apache, cette campagne, ça a été d’abord et avant tout une occasion de parler de celles et ceux qui vivent dans la rue, donner un visage à des gens qui se bougent. « De l’aller vers » comme on dit.

Au moment du dépouillement, face au résultat, il en a presque versé une larme. Celles-ci ont séché depuis et au Forum des idée 2018, « Parlons-en » est revenu avec des camions frigo transformés en camions-couchettes, bien moins chers, m’a-t-on expliqué qu’une place en centre d’hébergement. L’idée a fait partie de la trentaine sélectionnée lors de cette journée. Elle pourrait être soumise au vote cette année, si elle respecte les critères économiques, techniques et juridiques du BP.

 


L’analyse


A Paris, Rennes ou Grenoble, des projets de solidarité ont été déposés ces dernières années. Que les villes aient ou non signifié aux porteurs de projets qu’ils pouvaient emprunter la voie du budget participatif pour concrétiser leurs idées, ces projets ont été plébiscités par les citoyens.

Dès lors, ils tirent leur légitimité des urnes et d’une participation en progression constante, année après année. Ceux qui prétendront que les élus sont à la manœuvre seront malhonnêtes.

Ces résultats marquent un tournant dans les réalisations des budgets participatifs. Pour deux raisons au moins. Jusqu’à présent, le critère de l’investissement réduisait généralement les projets au cadre de vie. Désormais, si une organisation peut les faire fonctionner, les porteurs peuvent imaginer des idées plus innovantes, disruptives, qui remettent en question les politiques publiques. En un mot, les citoyens peuvent changer les institutions.

Une bonne raison d’être optimiste. Aucune d’être naïf

Ce discours optimiste et inspirant ferait sans doute sensation lors du pitch d’une start-up. Il faut cependant en poser les limites. Ces idées sont d’abord celles d’associations ou de collectifs engagés, informés, ouverts sur le monde et avancés dans leur réflexion. Les projets de quartier, plus banals mais tout aussi légitimes continueront de voir le jour et sauront aussi pointer les simples dysfonctionnements dont le contribuable attend la résolution.

Reste une question qu’en tant que communicant, je ne peux m’empêcher de poser. L’arrivée des igloos à Paris sera sans doute médiatisée. A quelle image renverront-ils ? Quels commentaires déclencheront-ils sur les réseaux ? Susciteront-ils la bienveillance ou une indignation de circonstance ? Il faudra faire preuve de transparence et communiquer avec adresse sur la question. La transparence est dans l’ADN du budget participatif.

Une étiquette à décoller

Au-delà, le budget participatif est aussi régulièrement associé aux « bobos » par ses détracteurs. Ce coup de projecteur sur le programme ne manquera pas de le réduire à une charité « bien-pensante » pour singer le vocabulaire…

Bref, la dimension démocratique et d’empowerment du budget participatif, l’inclusion de celles et ceux qui sont à la rue, l’amélioration du quotidien des SDF risquent de passer au second plan. Ces polémiques superficielles ont le mauvais goût de toujours laisser toujours une trace. C’est donc maintenant qu’il faut préparer le terrain et mettre en avant ceux qui font.  En fait, ils sont ni bêtement des bobos, ni juste des clochards. Ils sont d’autres gens, à qui il est facile de coller une étiquette.