Près d’un Argentin sur trois vit dans une ville qui applique un budget participatif. Apparus après la crise qui a frappé le pays en 2001, les presupuestos participativos sont le résultat de politiques volontaristes locales, mais aussi nationales. Depuis 2007, le gouvernement argentin appuie les initiatives avec le Programa nacional de Presupuesto participativo (PNPP).

Nés en 1989 à Porto-Alegre, il a fallu attendre 2002 pour que les budgets participatifs passent la frontière et soient expérimentés en Argentine. C’était à Rosario, forte d’1,2 million d’habitants, et à El Huecú, un petit village d’un millier d’âmes. En une dizaine d’années, de deux, le pays est passé à 57 budgets participatifs. Un chiffre aujourd’hui stabilisé, représentant un tiers de la population argentine.

Les presupuestos participativos (PP) argentins sont nés de la crise économique, financière et politique qui a frappé le pays en 2001. Frappé, le mot n’est pas trop fort. Fin 2001, la crise tourne aux émeutes qui font 31 morts. Les Argentins ne sont plus payés, leur épargne s’est évanouie. En dix jours, quatre présidents se succèdent à la Casa Rosada pour stopper l’hémorragie des capitaux. L’un d’eux est même exfiltré par hélicoptère. Finalement Eduardo Duhalde évite l’effondrement du pays.

La crise de 2001
Au début des années 1990, l’Argentine adopte une politique monétaire de parité peso-dollar. Pour la soutenir, les exportations, de l’industrie agro-alimentaire notamment, rapporte des liquidités. Quand son principal partenaire commercial, le Brésil, dévalue sa monnaie. La valeur de ses liquidités baisse. La parité peso-dollar va prendre fin et le peso va s’effondrer. L’épargne des classes moyennes s’évapore, alors que les plus aisés ont déjà placé leur argent à l’étranger. Pour limiter la fuite des capitaux, le gouvernement impose leur contrôle total par les banques. C’est le « corralito ». Dans un pays où la majorité de la population n’a pas de compte bancaire, c’est la désorganisation. Ajoutée à l’évaporation de l’épargne, au chômage, à l’inflation ou à l’austérité : c’est l’explosion sociale.

Des initiatives locales au Programme national

La crise fait monter la défiance vis-à-vis du personnel politique. Dans un pays où voter est obligatoire, le « voto blanco » progresse. De nouvelles solidarités émergent cependant, réunies en assemblées de quartier, elles réfléchissent à la vie de la cité. Pour Walter Paez, au PNPP de 2009 à 2012, « cette participation citoyenne a appelé à davantage d’ouverture dans la gestion de la cité et incité les gouvernements locaux à y répondre. » Les premiers budgets participatifs argentins sont nés de cette aspiration.

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Lors de la Rencontre nationale des presupuestos participativos argentins en 2015. Au centre, le maire qui créa le premier budget participatif de l’histoire, à Porto-Alegre, Olivio Dutra. // C PNPP Argentina

A cette époque, les initiatives fleurissent, en particulier dans les villes dirigées par des partis de gauche. En 2007, la présidence argentine crée le Programa nacional de Presupuestos participativos. Le PNPP accompagne le développement des budgets participatifs en assistant les municipalités dans leurs démarches. Son équipe coordonne aussi le RAPP, le réseau argentin des PP, rassemblant politiques, techniciens et universitaires, depuis 2009.

Assister les municipalités et former leurs agents

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Le Red Argentina Presupuestos participativos (RAPP) réunit politiques, techniciens et chercheurs pour améliorer ce processus de démocratie locale. // C PNPP

Au quotidien, le PNPP assiste les municipalités au plan technique. « Les questions les plus courantes vont du conseil juridique et normatif pour la création des PP au déroulement du dispositif lui-même :  comment dynamiser les ateliers ? comment formuler les projets ?  » explique Emiliano Arena, politologue, au sein de l’équipe depuis 2013. Le PNPP observe ainsi un véritable rôle de formation.

De fait, les budgets participatifs argentins se révèlent proche de leurs grands-frères brésiliens et lui empruntent leur forme pyramidale. Les assemblées de quartiers se réunissent pour définir leurs priorités et élire leurs délégués. Ces derniers ont pour mission de construire les projets dont les services municipaux vérifieront la viabilité, avant le vote des citoyens.

Pas seulement des investissements

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De gauche à droite :  l’équipe du PNPP, avec Cristian Adaro, Emiliano Arena et Walter Paez qui y officia de 2009 à 2012. Nous tenons à les remercier pour leur accueil et le temps qu’ils nous ont accordé pour parcourir ensemble l’histoire des presupuestos participativos argentins.

Au départ, le vote des projets était réservé aux seules assemblées. « La tendance est aujourd’hui à l’ouverture » confirme Cristian Adaro, asesor au sein du PNPP, et privilégie le présentiel. Cependant le vote par Internet existe aussi, comme à Rosario. Les PP visent à faire le lien entre les municipalités et les citoyens. « Dans une administration, chaque corporation a un interlocuteur. Avec les assemblées de quartier, chaque citoyen est en lien à égalité avec l’administration. » fait remarquer M. Adaro.

Les montants consacrés aux budgets participatifs sont en moyenne de 1,8% du budget total à 2% du budget d’investissement et peuvent aussi bien « financer des infrastructures ou l’amélioration du cadre de vie que des actions sociales ou culturelles ou même des programmes associatifs d’intérêt général » poursuit le spécialiste des politiques sociales. Le financement est défini par quartier et les plus populaires bénéficient d’un montant supérieur, dans une optique de justice sociale.

Et l’année suivante ?
Les budgets participatifs argentins peuvent financer des investissements mais aussi des actions sociales ou culturelles, y compris réalisées par des associations d’intérêt général. Dès lors, que se passe-t-il pour une action socio-culturelle qui n’est financée que pour un an ? « Il y a trois possibilités. Elle peut s’arrêter, être intégrée au service municipal ou les habitants peuvent la décider à nouveau via le PP !  » A tester pour encourager l’expérimentation ?

Les budgets participatifs argentins s’inscrivent généralement dans une politique d’ouverture à la société civile. Ils représentent alors la forme la plus complète d’inclusion des citoyens dans la décision publique. Ils restent toutefois tributaires des pouvoirs locaux. Les alternances politiques au sein des municipalités les remettent généralement en question.